La revue ESP

Revue semestrielle du Centre d’Information sur l’Éducation Bilingue et Plurilingue (CIEBP), publiée avec le concours de la Région Autonome Vallée d’Aoste

Éducation et Sociétés Plurilingues (ESP) est une publication destinée à tous ceux et celles – chercheurs, enseignants, professions libérales, décideurs politiques, travailleurs sociaux, formateurs, parents, étudiants – qui se sentent concernés par les questions pédagogiques et sociolinguistiques que la co-présence de plusieurs langues et cultures pose dans nos sociétés. La revue se propose de diffuser des informations sur les plurilinguismes et l’éducation bilingue, dans une perspective scientifique et pluridisciplinaire permettant de relier les libertés linguistiques, culturelles et politiques aux exigences et contraintes politiques et économiques que chaque société connaît face à l’éducation et à la formation de sa jeunesse.

Educazione e Società Plurilingui (ESP) è una pubblicazione rivolta a chiunque – in quanto ricercatore, formatore, insegnante, studente, genitore, lavoratore, decisore politico, cittadino – sia interessato alle questioni sociolinguistiche, psicolinguistiche, didattiche e pedagogiche poste dalla coesistenza di differenti lingue e culture. La rivista si prefigge di proporre, discutere e diffondere informazioni a proposito dei plurilinguismi e dell’educazione plurilingue con una prospettiva scientifica e in una dimensione pluridisciplinare che permetta di ricondurre i condizionamenti politici e economici delle società contemporanee alle esigenze e alle libertà – linguistiche,  culturali, educative – di ogni comunità e gruppo sociale.

Périodicité de la revue: Semestrielle

Langues de publication:  français, italien, anglais, allemand, espagnol .

FORMAT PAPIER:

  • ISSN  1127-266X
  • état de la collection : 1996-2019.

Directeur de la publication: Gianmario Raimondi, professeur, Université de la Vallée d’Aoste

Directeur éditorial: Gabrielle Varro, chercheur associée, Labo Printemps, CNRS, Univ. de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines

Comité de rédaction: Gabrielle Varro (Paris), Marisa Cavalli (Aoste).

Comité de lecture: Marisa Cavalli, Stefano Corno, Gilbert Dalgalian, Christine Deprez, Luisa Giacoma, Yannick Lefranc, Gianmario Raimondi, Luisa Revelli, Ana Isabel Ribera Ruiz de Vergara, Matteo Rivoira, Andrée Tabouret-Keller, Tullio Telmon, Claude Truchot, Gabrielle Varro.

FORMAT ELECTRONIQUE – OpenEdition Journals

  • Depuis 2016, la revue est hébergée sur la plateforme en libre accès « Revues.Org » : www.openedition.org/10855
  • la collection complète  y sera progressivement mise en ligne.  Sont déjà en accès libre tous les articles du n° 36 au n° 44.

Comité de rédaction électronique : Claude Guillemot, chef de projet informatique, Ana-Isabel Ribera Ruiz de Vergara, maître de conférences, Université de Rouen Normandie

Dépôt légal, Tribunal d’Aoste, Italie, 21/01/97

Articles récents

ANDRÉE TABOURET-KELLER (1929-2020)

C’est avec une grande tristesse que nous apprenons le décès de notre chère amie et présidente honoraire du CIEBP, Andrée Tabouret-Keller, ce dimanche 20 septembre. Nous reproduisons ici un texte publié sur le site du Réseau Français de Sociolinguistique, adressé « à tous les sociolinguistes du monde », où l’on aperçoit l’étendue de son influence intellectuelle et de son rayonnement personnel. Andrée Tabouret-Keller a été notre présidente pendant de nombreuses années et a fondé, il y a près de 40 ans, la revue Education et Sociétés Plurilingues. Le site du CIEBP informera ses membres et sympathisants de toutes les publications qui ne manqueront pas de paraître dans les prochains mois à travers le monde en hommage à Andrée et à son œuvre.

A tous les sociolinguistes du monde,

Notre amie et collègue Andrée Tabouret Keller est décédée dimanche. Celles et ceux qui l’ont lue, plus encore connue, savent que nous venons de perdre une des pionnières de la sociolinguistique en France, avec sa thèse en 1969 sur le bilinguisme de l’enfant, sous la direction d’André Martinet. Depuis cette date, elle sera le défendeur infatigable de la cause des langues et du bi/plurilinguisme dans le monde entier. Beaucoup de sociolinguistes ont lu « Acts of identity » (avec Le Page) et été profondément marqués dans leur parcours intellectuel par cet ouvrage.

Elle fit sa carrière pour une bonne part aux USA où ses travaux furent très vite reconnus. Psychologue de formation et sociolinguiste par choix, elle fut toute sa vie ouverte aux questions émergentes, aux idées nouvelles et parfois transgressives. Très tôt, Andrée a accompagné la toute jeune revue « Langage et Société ». Elle en fut le compagnon de route, membre de notre comité scientifique. Elle fut aussi le seul membre de ce comité à participer activement à nos réunions quand elle était de passage par Paris : je me souviens précisément de ses interventions toujours pertinentes et productives, de nos vifs échanges. Elle y rédigea de nombreuses publications et j’ai eu le bonheur de diriger avec elle un dosser sur Marcel Cohen, qu’elle avait connu. Dès ses débuts, elle fut membre du RFS ; elle en suivit et explora les évolutions avec une grande curiosité intellectuelle dans des articles publiés dans L&S.

Andrée a été toute sa vie une intellectuelle engagée, politiquement et intellectuellement, parcourant le monde pour y défendre la pluralité des langues. Elle était une rebelle se battant inlassablement contre l’injustice et les inégalités, au côté de son mari René. Andrée était une très grande dame. Nous avons aussi, et avant tout pour beaucoup d’entre nous, perdu une amie très chère, généreuse, toujours ouverte à la discussion. Ce fut un honneur et un privilège de l’avoir connue. Elle va nous manquer, infiniment.

Josiane Boutet

Andrée Tabouret-Keller: bibliographie

Andrée Tabouret-Keller e Tullio Telmon al Congresso internazionale “L’éducation bilingue précoce. Aspects socio-psychologiques et institutionnels”, Saint-Vincent, 18-20 giugno 1984: (Atti a cura di R. Decime, L’éducation bilingue précoce. Aspects socio-psychologiques et institutionnels. Actes du Colloque international organisé par l’Assessorato Régional à l’Instruction Publique de la Vallée d’Aosta, Aoste, Musumeci, 1986).

Suite aux journées présidées par Andrée Tabouret-Keller et organisées à Aoste par le CIEBP et l’Université de la Vallée d’Aoste, le volume Langues faibles. Lingue deboli (a cura di Luisa Revelli, Gabrielle Varro et Andrée Tabouret-Keller) est paru chez Harmattan Italia en 2017.

Pierre Escudé, président de l’ADEB, 22 septembre 2020

Deux dates encadrent la vie d’Andrée Tabouret-Keller et la figent désormais en destin. Pour qui l’a connue, ATK n’avait rien de figé. On s’en convaincra en regardant une petite vidéo d’elle filmée en 2006 à la Maison des Sciences de l’Homme où elle était responsable du séminaire « Épistémologie critique et comparative » depuis 1998. « Vos travaux touchent la linguistique… Comment en êtes-vous arrivée au bilinguisme ? » lui demande-t-on :

Je ne suis pas arrivée au bilinguisme, j’étais dedans parce que je suis née en Alsace et j’ai appris à parler en deux langues. Et donc un jour j’ai lu dans un journal que le bilinguisme rendait idiot. J’étais jeune à cette époque et je me suis dit c’est pas vrai cette histoire-là et à partir de ce moment-là je me suis mise à travailler sur le bilinguisme et j’ai fait une première thèse qui était co-dirigée par André Martinet qui était mon maître en linguistique et Didier Anzieu qui était mon maître en psychologie […] sur le cas d’un enfant qui apprenait à parler en alsacien, qui est un dialecte germanique, et en français […] et c’était le premier cas d’une étude qui était réalisée dans une famille qui n’était pas une famille d’intellectuels. Et à partir de là…

Beaucoup est déjà dit : la langue n’est jamais une mais toujours en contact ; les langues sont inséparables de l’identité ; de fait on ne peut faire l’impasse sur les aspects psychologiques et les aspects sociologiques du phénomène des langues sans essentialiser telle ou telle langue, tel ou tel locuteur ou groupe de locuteurs ; la linguistique – comme toute science – n’est pas affaire d’intellectuels mais est au service des gens et de notre société.

« Le bilinguisme est l’un des problèmes de la linguistique, et l’un de ceux qui ont été le moins étudiés d’une manière systématique, avec des observations exactes. » [1] pose Antoine Meillet, le plus proche disciple de Saussure, dans son compte-rendu des travaux de la première conférence internationale sur le bilinguisme et l’éducation. Pour ATK, la linguistique, jamais coupée d’intérêts en anthropologie, philosophie, ethnologie, politique, histoire, biologie, a pour objet principal l’étude du bilinguisme vivant tel qu’il existe dans les familles et dans la société, notamment de par ses aspects pédagogiques (inexistants en France) ou ses cadres institutionnels (qui lui donnent droit de vie ou de mort, comme c’est le cas en France). Rien de figé donc, tout de vif. La vie d’ATK enfin, comme tant d’autres certes, est un roman d’action dont on lira quelques pages en apprenant ses forts engagements politiques et humains avec son mari, René Tabouret, et notamment au moment de la guerre d’Algérie.

Pour notre part, nous retiendrons donc que le bi-plurilinguisme fut le domaine dans lequel ATK est née et qu’elle n’a eu de cesse d’étendre, par l’étude scientifique tout azimut et les travaux de vulgarisation de toujours belle valeur, en linguistique et politique linguistique. C’est dans ce cadre qu’elle devient, presque naturellement, présidente du Centre Mondial d’Information sur l’Éducation Bilingue (CMIEB) qui trouve ses premiers locaux à l’université de Toulouse en 1972 avant de s’installer au Val d’Aoste et de devenir Centre d’Information sur l’Éducation Bilingue et Plurilingue (CIEBP) et de publier l’indispensable revue Éducation et sociétés plurilingues.

Alors responsable au CNRS de l’Institut de Psychologie à l’université de Strasbourg, elle publie dans la revue Via Domitia de l’université de Toulouse – son fondateur n’est autre que Jean Séguy, pionnier de l’ethnolinguistique en France – quelques « observations succinctes sur le caractère sociologique de certains faits de bilinguisme ». Que ce soit dans le détail, comme ici avec une enquête sur des petits locuteurs de 8 à 13 ans de six localités de la périphérie toulousaine ou dans la thèse bien plus vaste dans son empan historique et politique que Lambert-Lucas édite en 2011 – Le Bilinguisme en procès, cent ans d’errance [2]– qui récapitule la thèse d’une vie, les aspects politiques et linguistiques sont toujours intriqués et minutieusement analysés. C’est ce point précis qu’était venu présenter ATK lors du colloque Ronjat organisé à Toulouse en 2013 :

Le nationalisme qui se développe au 19e siècle trouve argument dans une nécessaire unité et pureté des langues dites nationales. Une retombée, sans doute mineure, de cette idéologie est le procès fait au bilinguisme comme atteinte à l’intégrité intellectuelle et morale de l’individu, l’enfant en particulier. [3]

Cette idéologie de la nocivité du bilinguisme, ATK va la traquer dans la science et son instrumentalisation politique – et éducative. Elle la retrouve dans la bouche du ministre de l’instruction du grand-duché du Luxembourg, qui accueille la première conférence internationale sur le bilinguisme dans l’éducation du 2 au 5 avril 1928, et dont Meillet s’est fait l’écho :

L’emploi simultané de deux langues vivantes créé des habitudes morales dissolvantes, préjudiciables à la solidité du lien moral qu’un esprit droit, à son insu, établira une fois pour toutes entre le mot et la chose. [4]

L’édition des textes d’Hugo Schuchardt (1842-1927) dont elle co-édite les Textes théoriques et de réflexion chez Lambert-Lucas (2011 également) donne un vaccin à la nocivité de cette mauvaise idéologie : « es gibt keine völlig ungemischte Sprache » (il n’existe pas de langue totalement sans mélange). ATK rappelle « qu’il va falloir attendre la fin des années cinquante de ce siècle pour que se réunisse la première conférence de linguistes intéressés par ces Mischsprachen par excellence que sont les créoles. » [5]

Le contact des langues est la seule réalité du phénomène humain qu’est la capacité au langage. Dans le droit fil de l’évidence linguistique – « Dans la langue, il n’y a que des différences » dit Saussure -, contemporaine de la pensée de Tullio De Mauro – « Ogni lingua è in sé sempre una lingua in contatto » [6] -, Andrée Tabouret-Keller a développé avec la bonté et la ténacité qu’on lui connaissait une vie d’étude et d’intelligence au service de la compréhension du mécanisme plurilingue et du respect des langues comme des personnes – notamment les plus petites – qui les parlent.

A sa famille, à ses nombreux amis notamment d’Éducation et Sociétés Plurilingues, d’Alsace comme de partout dans le monde, nous disons notre grande tristesse.

Notes

[1] Cf. Jules Ronjat, Le Développement du langage observé chez un enfant bilingue, Peter-Lang, 2013, 139-140.

[2] Cet ouvrage indispensable à qui étudie les langues et travaille le domaine développe un certain nombre de points déjà étudiés ou publiés dans de plus petits congrès. On pense ainsi à cet article « La nocivité mentale du bilinguisme, cent ans d’errance » paru en 1988 au Congrès mondial de la langue basque, 157-169.

[3] « Le bilinguisme en procès du 19e siècle au début du 20e siècle : le cas rebelle de Jules Ronjat (1864-1925) », Autour des travaux de Jules Ronjat, 1913-2013. Unité et diversité des langues. Théorie et pratique de l’acquisition bilingue et de l’intercompréhension, Editions des Archives Contemporaines, 2016, 29-42.

[4] Cité dans « Vrais et faux problèmes du bilinguisme », in Etudes sur le langage de l’enfant, Editions du Scarabée, Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active, 1962, 161-191.

[5] « Contacts de langues : deux modèles du XIXème siècle et leurs rejetons aujourd’hui. » Langage et société, n°43, 1988, 17 [Conférences plénières du colloque de Nice : Contacts de langues : quels modèles ?]

[6] Tullio De Mauro, Minisemantica, Laterza, 1982, 153.

http://www.adeb-asso.org/andree-tabouret-keller-26-aout-1929-20-septembre-2020/

  1. Juin 2020: ESP 48 Laisser une réponse
  2. Notre prochain “Samedi du CIEBP” à Paris Laisser une réponse
  3. Le prochain ESP sortira en décembre! Laisser une réponse
  4. Aosta, 26 novembre 2019: conferenza di Matteo Rivoira a proposito del bilinguismo italiano-francese nelle Valli valdesi. Laisser une réponse
  5. Paris, le 5 octobre 2019: « Nous avons besoin de ces deux langues comme de nos deux mains » : bilinguisme italien/français aux Vallées Vaudoises Laisser une réponse
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  7. Pomaretto, 6 aprile 2019: Giornata di Studi dedicata alla memoria di Franco Calvetti Laisser une réponse
  8. Paris, le 9 février 2019: « Approche sémiotique de la parole » Laisser une réponse